4M7 – éditorial – juin 2018

Francophonie, un défi au 21e siècle (qui n’est pas un challenge)…

Le terme « francophonie » a été inventé en 1880 par le géographe français Onésime Reclus. Il a fallu quasi 70 ans pour que naisse la première association inter-francophone, soit l’Union des Journaliste et de la Presse de la Langue Française en 1950.

Au début des années 60 se crée l’association des Universités partiellement ou entièrement de langue française et, enfin, en 1979, l’asso­ciation des Maires francophones à l’initiative de Jacques Chirac.

En 1970, à Niamey (Mali), nait l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT), sous l’impulsion de Léopold Sédar Senghor (Sénégal), d’Habib Bourguiba (Tunisie), d’Ha­madi Diori (Maroc) et d’André Malraux (France). L’idée de départ de l’ACCT était de mettre en commun les efforts de pays francophones et/ou ayant la langue française avec d’autres langues pour bâtir et développer une véritable communauté francophone. Son 1er secrétaire général a été un Français, Jean-Marc Leger, et par la suite, dans le cadre d’un multiculturalisme réel, un sénégalais, Abou Diouf.

Aujourd’hui, c’est une femme qui est secrétaire générale, à savoir Michaëlle Jean, Canadienne originaire d’Haïti (d’abord enseignante d’italien, ensuite présentatrice à la radio canadienne en français et en anglais et, enfin, gouverneure générale du Canada). Elle a été nommé lors du 15e sommet des chefs d’Etat et de gouverne­ment de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), nouvelle dénomination de l’ACCT. De 28 membres au départ, l’ACCT / OIF est passée très vite à 44, 47 et aujourd’hui 80 membres.

En 1991, au sommet de Chaillot (Paris), l’OIF (encore ACCT à l’époque), assure également le secrétariat de toutes les autres institutions de la francophonie : AIMF – Maires et responsables de capitales et métropoles ; AIPLF – parlementaires de langue française ; AUPELF – Universités ; Conférences des ministres de la Jeunesse et des Sports ; Conférence d’OING oeuvrant dans l’Espace francophone : femmes journalistes – presse – éditeurs – environnement et dévelop­pement du sud…)

Plusieurs sommets ont été organisés partout dans l’espace francophone : Dakar (1986 et 2014), Québec (1987), Cotonou (1995), Genève (2003), Tunisie (2005), Liège…

La Belgique est représentée 2 fois comme membre, à savoir par le Royaume de Belgique en tant que tel ainsi que par la Communauté Française de Belgique (actuelle Fédération Wallonie Bruxelles).

Roger Dehaybes, ancien Commissaire général du Commissariat général aux relations inter­nationales/CGRI (devenu Wallonie Bruxelles International) a assuré un rôle important comme administrateur général de l’OIF dans le cadre des activités d’échanges interculturels et d’éducation, des programmes spécifiques de solidarité, du suivi de la coopération juridique et judiciaire avec, entre autres, les « mallettes juridiques »). Dès 2010, il accompagné l’OIF dans son cheval de batail, à savoir sa volonté de contribuer à la protection de la de la démo­cratie et de l’Etat de droit (notamment par les envois d’observateurs de la Francophonie, lors d’élections dans plusieurs pays francophones en accord avec ceux-ci).

L’OIF a enfin obtenu le statut d’observateur aux Nations Unies en 1998 et concentre ses efforts sur le développement économique, la bonne gouvernance et l’avenir des femmes et des jeunes depuis 2014.

 

 

 

Tout pourrait donc être, pour nous fran­cophones, le meilleur des mondes… s’il n’y avait cette vraie bataille culturelle et donc économique qui se joue au plan mondial pour tenter d’imposer l’anglais comme seule langue d’échanges de travail entre institutions transna­tionales (et même au sein de celles-ci), dans le domaine de la recherche scientifique et même dans une certaine mesure, dans la culture (voire, aujourd’hui, dans l’espace numérique).

Comme l’indique le poète britannique Michaël Edwards, qui a choisi d’écrire en français « la langue française est une vision du monde » (voir Le Figaro du 17 novembre 2016), le français lui apparait comme une sorte de périphrase du réel.

Par cela, il veut dire qu’une langue comme le français se tient un peu à distance de ce qu’il décrit contrairement à l’anglais. Exemple : là où l’anglais utilise des mots concrets, la langue français a élaboré des adjectifs le plus souvent à partir du latin et du grec. Ainsi, en français on dit « concours hippique » quand en anglais on parle de « horse show ». De même, en français, il est question de « réforme agraire », en anglais de « land reform ». En anglais, « empreinte digitale » s’énonce « finger prints ».

Le poète Edwards cite quant à lui comme exemple la phrase « elle regagne le rivage à la nage » qui devient en anglais « she swims back to the shore ». La phrase française surplombe donc la scène alors que l’anglais épouse le mouvement de la nageuse vers le rivage et sa syntaxe veut donner une vue globale de la situation alors que l’anglais cherche davantage une souplesse accordée au mouvement.

Et puis, derrière la langue française, il y a aussi la France, même si nos français sont différents sur bien des points (ce que Michaëlle Jean appelle des accents). Il y a en tout cas le pouvoir des mots : « liberté, égalité, fraternité » restent ressentis par bien des peuples dans leur chair pour ce qu’ils représentaient – et continuent de représenter – comme affirmations d’émancipa­tion, d’affranchissement et de laïcité (ce dernier « mot » n’existant ni en anglais ni en arabe, sauf en Tunisie et au Liban).

Mais les faits sont têtus, en 2018 comme depuis toujours ! S’il est vrai qu’au niveau mon­dial, le français reste la 3e langue utilisée dans les affaires après l’anglais et le mandarin, au niveau des institutions européennes, le bilan est triste. Et il empire !

Le règlement CE n° 1/1958 du 15 avril 1958 encadre le régime linguistique de l’Union euro­péenne et définit les langues officielles et le travail des institutions de l’Union. Mais…

La Direction générale de la traduction de la Commission européenne indique dans plu­sieurs rapports quelle est la langue source des documents à partir desquels il y a eu traduc­tion dans les autres langues de l’Union et fait les constats suivants : « En 2011, 80,63 % des documents émanant de tous les services de la Commission étaient en anglais pour 5,76 % en français (2,28 % en allemand & 11,33 % dans les autres langues) ; en 2016, le rapport était devenu respectivement de 82,5 % et 3,70 %… ».

La situation est moins caricaturale au Parlement européen où il est constaté que les textes déposés par les députés européens en 2013 le sont à 71,01 % en anglais et 14,24 % en français.

En 2016, cette répartition est de 68,60 % et 14,33 %. Il faut rappeler que, au Parlement, tous les députés ont le droit de s’exprimer dans la langue de leur choix parmi les langues officielles de l’Union, soit à ce jour 28.

Bonne nouvelle toutefois, le français reste très majoritairement la langue du délibéré à la Cour européenne de justice.

Bref, il y a urgence à ne pas considérer « cette affaire de langue » comme un combat secon­daire. Il faut rester vigilant en veillant à ne pas se refermer : l’idée de la connaissance de deux lan­gues est promue tant par la France que par, par exemple, la Fédération Wallonie-Bruxelles), ainsi que, tout récemment, par l’Institut Français créé en 2010 et considéré comme opérateur de l’action culturelle extérieure de la France.

Faut-il rappeler à tous les francophones que nous sommes aujourd’hui quasi 280 millions d’hommes et de femmes qui pratiquent cette langue française, qui est aussi la seule présente dans les 5 continents.

Soulignons aussi le grand intérêt d’initiatives comme la chaîne de télévision TV5 (Europe et monde), initiative multilatérale de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de la Suisse, du Québec et de la France. Rappelons enfin le rôle joué depuis toujours par les lycées français (souvent présents dans des pays non francophones) ainsi que par les Alliances Françaises, qui regroupent dans plusieurs pays des francophones de coeur et de formation en organisant des activités culturelles francophones et européennes qui, sans elles, n’auraient sans doute pas existé dans ces pays.

Rien n’étant jamais définitif et perdu d’avance, comme nous l’ont montré nos frères québécois dans leurs lutte durant des décennies pour simplement exister avec succès aussi en fran­çais au Canada, gageons qu’avec un peu de persévérance, d’audace et d’attention, tous les organismes qui promeuvent la francophonie arriveront à donner au français un avenir au 21e siècle.

Jacques Bourgaux