4M7 – éditorial – mars 2018

Walen Buiten : une crise… mais pas la fin de l’histoire

D’une certaine manière, l’affaire de Louvain était inscrite dans les astres. Le 6 février 1961 déjà, dans les colonnes du quotidien démocrate-chrétien La Cité, le chargé de cours André Goosse signait un article sous le
titre « L’Université catholique de Louvain en péril ».
Malgré ce genre d’avertissement, confirmé par le vote des lois linguistiques de 1962-63, le « Walen Buiten » du printemps 1968 fut un choc humain, universitaire et politique. Il reste dans l’histoire du pays comme une étape d’un mouvement tectonique qui n’est pas encore arrivé à son terme.

Un choc physique…

Un choc humain, je dirais même physique : on a beau prétendre que les affrontements belges se déroulent pacifiquement, le contentieux communautaire a donné quelques exemples de confrontations violentes. Les Fouronnais et les habitants de la périphérie bruxelloise en savent quelque chose. Déjà en 1960, lorsque Jean Duvieusart, ancien Premier ministre, est venu parler à Leuven, il se fit molester et fut blessé. Personnellement, je peux témoigner de la violence des manifestants flamands : dans les rues de Louvain, dans les espaces communs comme les restaurants universitaires, et même des irruptions violentes dans les amphis francophones ; lors d’un cours de droit au Faucon, j’ai vu un de mes voisins tomber le front ensanglanté, frappé d’un tesson de bouteille.
C’était au cours du professeur Paul Devisscher, celui-là même qui, par une série d’articles du 31  décembre 1967 au 2 janvier 1968 dans la très catholique Libre Belgique, avait confirmé la position des autorités de la section francophone de l’UCL : « nous resterons à Louvain ». Ce fut le détonateur d’une explosion qui se préparait
depuis des années, mais que la bourgeoisie catholique francophone n’avait pas vue venir.

Universitaire…

Les étudiants flamands se mirent en grève le 17 janvier, suivis peu après par leurs professeurs et assistants. Au sommet, la division du pouvoir organisateur éclata au grand jour lorsque, le 2  février, l’évêque de Bruges, Mgr De Smedt, se désolidarisa de la déclaration du mandement épiscopal de 1966 sur le maintien de l’UCL
à Louvain et déclara avoir commis une « terrible erreur ». Il sera suivi par les deux autres évêques flamands.
La plupart des étudiants francophones, conditionnés depuis des années par l’unitarisme bêlant de La Libre Belgique, n’avaient réagi à la montée des périls que par le folklore et la dérision (voir l’opération « Hout-Si-Plou »). Et tout à coup, ils découvraient, scandés sous leurs fenêtres, le fameux « Franse ratten, rol uw matten ! » Un monde s’écroulait : une université catholique, vieille de 543 ans, se déchirait selon une ligne de fracture qui traversait toute la communauté universitaire, depuis les évêques jusqu’aux étudiants. Pour beaucoup, cet électrochoc les fit basculer vers les partis communautaires francophones : FDF et Rassemblement wallon.

Et politique

Le gouvernement VDB-De Clercq (sociauxchrétiens – libéraux) s’était construit sur le principe du « communautaire au frigo ». Pourtant, c’est des rangs de la majorité qu’est venue l’estocade, sous la forme de l’interpellation du CVP (1) Jan Verroken, le 6 février. Le lendemain, le Premier ministre Vanden Boeynants remettait sa démission au Roi et ouvrait la porte à une déclaration de révision de la Constitution, à des
élections le 31 mars et à une longue crise qui ne trouverait son issue que le 17 juin.
1968 fut une année de basculement : les partis traditionnels burent la tasse (-15 sièges à la Chambre) ; les formations communautaires se renforcèrent tant du côté francophone – où l’alliance FDF-RW (nouvellement constituée) passa de 5 à 12 sièges – que dans le camp de la Volksunie, qui passa de 20 à 28 sièges. Lucien Outers publiait son brûlot « Le divorce belge ». Quelques mois plus tard, le Parti Social-Chrétien se scindait définitivement.
Mais au-delà de l’épisode électoral, le pays entra dans un processus de révisions constitutionnelles successives qui allaient le transformer en État fédéral. Le 18 février 1970, soit deux ans quasi jour pour jour après le coup de Verroken, le Premier ministre Gaston Eyskens prononçait devant le Parlement au grand complet sa phrase historique : « L’État unitaire, tel que les lois le régissent encore dans ses structures et son fonctionnement, est dépassé par les faits. Les Communautés et les Régions doivent prendre leur place dans les structures rénovées de l’Etat, mieux adaptées aux situations spécifiques du pays ».

Plus rapide que le RER !

Quand la Flandre veut, elle y met le prix et ne s’attarde pas. On trouva donc les milliards nécessaires à la création d’une nouvelle université et même d’une ville nouvelle dans les champs de betteraves du Brabant wallon, d’une ligne de chemin de fer en moins de temps qu’il n’en faut aujourd’hui pour le RER, et d’un campus à Woluwe !
La Flandre put également compter sur une belle compensation : un an plus tard, était décidée la scission de l’ULB et une nouvelle université….

POLITIQUE

… libre flamande, la VUB, reçut la promesse de la Plaine des Manœuvres à Bruxelles.

« Déménageurs » visionnaires

Au sein de l’UCL, alors que, dans leur grande majorité, les autorités académiques campaient sur la position rigide du « je maintiendrai », le secrétaire général de l’Université, Michel Woitrin, et un groupe de professeurs réfléchissaient à un plan B. Dès le début des années ’60, ils avaient compris que le mouvement flamand poursuivrait inéluctablement sur sa lancée et s’étaient mis à prospecter des terrains à WoluweSt-Lambert et autour d’Ottignies. Parmi ces professeurs : Robert Ballieu, Léopold Genicot, le chanoine Leclercq, André Lagasse, Joseph Maisin. Voici ce que répondait André Lagasse en 1966 dans un entretien de La Cité (2) : « La communauté flamande réclame l’homogénéité absolue (…). Refuser de tenir compte de ce fait, c’est s’enfoncer dans l’impasse. (…) Il est plus que temps d’élaborer une politique d’expansion universitaire pour toute la partie francophone du pays si l’on veut éviter que les francophones ne se trouvent en état d’infériorité notamment sur le plan européen. Dans le plan de sauvetage de la Wallonie, notre université a un rôle à jouer ».
Le coup de génie de Michel Woitrin fut d’élargir le concept et de proposer d’édifier toute une nouvelle ville qui soit une « ville nouvelle », et couplée à un parc scientifique, autre idée innovatrice.
Les autorités académiques crossèrent les professeurs visionnaires, que la Libre Belgique, moniteur de l’unitarisme de l’époque, traita ainsi : « mus par une espèce de nationalisme wallon romantique, pour lequel l’université catholique de langue française ne peut se trouver ailleurs que sur le sol wallon » (3).

Quand un monseigneur tance un monseigneur

Les archives conserveront pour l’éternité cette lettre de Mgr Descamps, Recteur de l’UCL, adressée fin octobre 1963 à Mgr Georges Lemaître, sommité mondiale et inventeur du « Big Bang », qui avait apporté son soutien à ceux qu’on désignait par le sobriquet de « déménageurs ». Il lui « exprime (son) mécontentement » et lui demande d’user de son influence pour faire taire les propos du groupe de professeurs « dont NN. SS les Evêques ne veulent absolument pas ». Les libertés d’expression et d’association semblaient oubliées au cœur de l’institution académique…
Mgr Lemaître était président de l’ACAPSUL, Association du personnel académique et scientifique de l’université de Louvain. Cette association s’était signalée dès 1962 par des positions anticipatrices mal vues par le pouvoir organisateur de l’université. En mai 1966, par une sorte de coup d’Etat interne à cette association, les « déménageurs » furent débarqués.
Plus tard, lorsque Mgr Desmedt prendra ses distances par rapport à ses coreligionnaires francophones, le scénario sera tout autre.

Une ville nouvelle qui rayonne

Le blessé n’est pas mort dans l’ambulance et le traumatisme a été transformé en succès. Le déménagement fut un exploit sur le plan logistique, et Louvain-la-Neuve est une réussite en termes d’innovation urbanistique et surtout un foyer pédagogique et scientifique de niveau mondial. Le parc scientifique en fait un pôle moteur dans le développement de la Wallonie, agglutinant jeunes pousses locales et investisseurs étrangers.

Une étape du mouvement flamand

Les médias d’aujourd’hui ont beau nous présenter le divorce comme une belle histoire de réconciliations, la réalité est que l’expulsion des francophones de Louvain a constitué une étape parmi d’autres de l’irrésistible conquête de l’État belge par la communauté flamande.
Les facilités ont beau avoir été « bétonnées », et le gouvernement Michel a beau prétendre qu’il a évacué le communautaire, revoici, exactement comme il y a 50 ans, l’initiative d’un franctireur, protégé par ses arrières, qui propose la suppression des facilités à Renaix. Les droits de l’homme ne sont plus protégés pour les francophones de la périphérie et en Flandre. La francisation ininterrompue de Bruxelles est niée de toutes les manières et tout récemment encore, en comptabilisant Flamands et francophones sur base des inscriptions dans les écoles, alors qu’on sait que nombre de parents francophones inscrivent leurs enfants dans les écoles flamandes. Les attaques contre la langue française à Bruxelles prennent le visage d’une anglomanie agressive des services publics.
La morale de cette histoire est qu’à l’exception de certains précurseurs visionnaires, les francophones – société civile comme partis politiques – ont avancé et continuent à avancer à reculons. Le rôle des décideurs est d’anticiper les événements, d’éclairer la population sur les choix nécessaires, y compris les moins populaires. Mais ce propos est-il audible aujourd’hui ?

 

 

Charles-Etienne Lagasse

Administrateur de la Ligue

(1)  Christelijke Volks Partij, aile flamande du Parti Social-chrétien.

(2)  La Cité 12.5.1966

(3)  La Libre Belgique, 13.4.1966.