4M7 – éditorial – déc 2017

 

Éditorial

 

Fin du franglais de mode ou début de l’anglais en lieu et place du français ?
Maria Teresa Zanola, professeure de linguistique française à Milan, dans une étude intitulée « La fin du français », relève que « parler français ou franglais est souvent la marque d’un choix culturel de la part du locuteur ». Ainsi, selon elle, on parle franglais par besoin d’être à la mode, d’être « branché », voire de se positionner comme interlocuteur sérieux dans certains milieux : l’entreprise, le monde de l’audiovisuel, voire même des cercles académiques…

 

Pour les locuteurs utilisant le français dans leur vie quotidienne, s’exprimer en franglais revient aussi à se soumettre à une langue et à une culture au sens large que l’on croit supérieure à la sienne, c’est-à-dire plus « moderne », plus « effi cace », plus « à la page » ou plus « jeune ».

 

À l’issue de l’Assemblée générale annuelle de notre Ligue, nous avons eu l’occasion de voir un excellent film documentaire coréalisé par Jean-Pierre Roy et Michel Breton, à savoir « La Langue à terre ». Ce film évoque l’anglicisation de Montréal, du Québec en général et, d’une certaine manière, même de la France.
Le constat vaut également pour Bruxelles – la Ville comme la Région –, voire pour la Wallonie. L’envahissement de l’anglais dans les espaces publicitaires de toutes natures (annonces lumineuses, vitrines de magasins ou de banques, prospectus…) donne l’impression que la langue française, à Bruxelles, ne serait plus vraiment utile pour vendre, dans les contacts sociaux et même dans la recherche de travail – celleci y exigeant en outre une connaissance toujours plus exigeante du néerlandais pour les francophones.
L’été 2015, si vous débarquiez du Thalys à la gare du Midi en provenance de Paris, la seule publicité pour la Région de BruxellesCapitale qui apparaissait à la descente des escaliers roulants était « Brussels, a whole region to discover ».

 

Par ailleurs, nous avons le seul aéroport national – pardon, Brussels Airport ! – au monde qui privilégie, dans ses murs, la seule langue anglaise, à tous les niveaux, hormis quelques « Sortie – Uitgang – Ausgang » et autres indications utilitaires. Ne serait-il pas utile et normal qu’y fi gurent en outre le français, le néerlandais, voire même l’allemand qui est quand même notre troisième langue nationale ? Même le dépliant sur la découverte des entreprises en Brabant wallon a pour titre « Le top des entreprises du BW : des opportunités et des challenges ». Défi s est-il désormais un terme désuet en Brabant wallon, au profi t d’un « challenge » mis à toutes les sauces ?
Une entreprise comme Caméléon, installée à Woluwe-Saint-Lambert et à Genval, édite son catalogue publicitaire exclusivement en anglais (la mode du franglais…) avec des sous-titres comme « Selected Labels / Reduced Prices / Members only », mais aussi « Women’s week », « It’s nice to see you again », etc. De même, que de vitrines de magasins à Bruxelles, dans le haut comme le bas de la Ville, ornées de « Sales », « Midseason sale » et, depuis peu, de « Black shopping week ». Ou encore, pour des locations d’appartements, de magasins ou d’immeubles, des « To rent » à profusion…

 

Le pire pour les francophones fiers de leur langue, sans a priori contre l’anglais de la Grande-Bretagne, est la vraie trahison des Institutions francophones, voire de la Région de Bruxelles qui, elle, pourrait se prévaloir d’un bilinguisme français-néerlandais et d’un ajout en allemand et en anglais – à l’instar de la situation sans complexe qui existe en Suisse romande…

 

Les raisons de se révolter sont multiples : « Free shopping bus » (initiative de la Ville de Bruxelles), « Brussels smart city » (avec les « hotspot WIFI » plutôt que des zones d’accès WIFI), « Learning solutions » (dans le cadre du projet « Fiber to the school », lequel vise à équiper à terme 168 écoles secondaires à Bruxelles d’une connexion Internet à large bande), « Information Security Management » (au lieu de fournisseur d’accès Internet…) ou encore l’idée d’appeler le prochain complexe Monnaie « The Mint », cela après que le Palais des Congrès soit déjà devenu « The Square ». Mentionnons encore la carte de la Ville de Bruxelles qui est devenue « My Brussels Map » ou, en franglais, « Brussels à la carte », l’unique site Internet mentionné s’intitulant www.visit.brussels tandis que les publicités relatives aux musées du Cinquantenaire, des Instruments de musique et de la Porte de Hal parlent d’un « A world of stories » …

 

La Fédération Wallonie-Bruxelles n’est pas en reste : travaillant pour les trois entités francophones fédérées, elle a comme slogan sur son site Internet, ainsi que dans tout son matériel de communication et jusqu’à son papier à lettre, un très francophone… « Feel inspired » !
À la RTBF – avec ’F’comme francophone ! –, on ne cesse pas d’évoquer les « Call centers », « Replay » et « challenges », la seule émission destinée à découvrir de nouveaux talents dans la chanson populaire s’appelant en outre, comme en France, « The Voice ».

 

Même dérive au plan universitaire : « Summer university Brussels » (cours d’été de l’ULB qui, en outre, a débaptisé la faculté de commerce Solvay en « Solvay Brussels School / Economies & Management », dotée d’un dépliant « Solvay Executive Education – Career Development for Professionals » exclusivement rédigé en anglais.
Avec le niveau fédéral, la coupe est définitivement pleine. On ne compte plus les « Tax-on-Web », « Mypension », « B-post », « Tee it easy », « Energizing the city » (slogan d’un fournisseur de gaz), « Go for zero »
(l’un des slogans de la campagne de sécurité routière). Avec, cerise sur le gâteau, la « Court of the Future », dernière des idées géniales du ministre de la Justice, M. Geens, qui, le 25 octobre dernier, a promis « une justice plus accessible, plus prompte et ainsi plus équitable » dans un texte de 107 pages truffé d’anglicismes et de notions propres aux entreprises privées : « Juston-web », « input/output », « Central office », « Front office », « Back office », « Master plan » relatif aux bâtiments judiciaires en vue de leur sécurisation, « stakeholders » (censés faciliter les contacts), etc.

 

Après ce long exposé, l’auteur de ces lignes a envie de faire ASAP un brief sur les process développés ci-avant dans l’open space de son bureau en relevant qu’en entreprise, les mots de la langue de Molière qui sont maintenus laissent souvent entendre un appétit pour les pauses, les déjeuners, le café, les pots de départ… Ce qui ramène donc aussi à la conception du travail et, au-delà, à une vision du monde…
Comment inverser le processus ? À la Ligue, nous aimons beaucoup l’idée de Claude Hadège (Dictionnaire amoureux des langues) selon laquelle « imposer sa langue est imposer sa pensée ».

 

Jacques Bourgaux CEO…
pardon, simple administrateur de la Ligue