Editorial, Wallonie-Bruxelles : ma patrie

 

En appelant le 19 juin dernier à constituer des gouvernements sans les socialistes, Benoît Lutgen n’avait sans doute pas réfléchi aux risques institutionnels de sa manœuvre, et au cadeau qu’il faisait aux adversaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles tant en Wallonie qu’à Bruxelles, mais aussi en Flandre.
Les développements de la crise qui s’en est suivie mettent à l’épreuve la solidarité entre Wallons et Bruxellois et risquent sacrifier leur communauté de destin à moins de deux ans d’un tournant dangereux dans l’histoire de notre pays. En effet, la constitution de majorités différentes dans les deux Régions risque de donner du combustible aux tenants d’une disparition de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Et le projet de suppression des provinces pourrait agir de même, compte tenu de la nécessité de recycler les compétences provinciales en matières culturelles et d’enseignement.

Un discours essentiellement socialiste et wallon…

Le dénigrement de la Communauté française, rebaptisée Fédération WallonieBruxelles, n’est pas une nouveauté. C’est traditionnellement dans les rangs socialistes wallons que les voix ont été les plus nombreuses et les plus vibrantes en ce sens. Sans remonter aux grandes grèves de l’hiver 60 et aux Manifestes pour la culture wallonne, on rappellera les sorties plus récentes de Jean-Claude Marcourt, alors ministre à la Région wallonne et à la Communauté française, qui affirmait en 2012 qu’il fallait « déconstruire la « Fédération Wallonie-Bruxelles » Il était suivi dans ce discours par des parlementaires (Christophe Collignon, Pierre-Yves Dermagne et Nicolas Martin), par le secrétaire général de la FGTB wallonne, Thierry Bodson, et bien sûr, par ce grand régionaliste sous l’éternel qu’est Jean-Claude Van Cauwenberghe. … traditionnellement contesté par les libéraux.

Les libéraux, en revanche, ont adopté longtemps des positions « communautaristes ». Un grand stratège, bien au fait du rapport des forces dans l’Etat belge, Jean Gol, avait bien compris que face aux 6 millions de Flamands, les Francophones ne pouvaient se permettre de négocier en ordre dispersé. Il alla même jusqu’à évoquer la « Nation francophone ».
A sa suite, le parti libéral, sous ses successifs avatars, réaffirma à plus d’une reprise son scénario d’une Communauté française forte et unie.
En 1986, Louis Michel et Serge Kubla déposèrent au Conseil régional wallon une proposition de décret visant à « fusionner » Région wallonne et Communauté française, en énumérant tous les avantages de cette simplifi cation politique, administrative et budgétaire. En 2006 et en 2007, Didier Reynders, président du MR, préconisa lui aussi la superposition Région wallonne/Communauté française comme un moyen de simplifier les institutions et de susciter des économies d’échelle. L’idée se heurta au véto socialiste. En novembre 2007, suite au coup de force flamand au Parlement sur la scission de BHV, Daniel Ducarme préconisa la création d’une « Belgique française » unissant Bruxelles et Wallonie.
Toutefois, au MR, le vent semble tourner, à l’image des positions de ce parti envers la NVA. Fin 2015, on s’est surpris à entendre Didier Reynders rompre une lance en faveur d’une approche régionaliste. Mais c’est surtout du MR wallon que sont venus les plaidoyers les plus appuyés en faveur du déshabillage de la Communauté française. Après avoir annoncé, début juillet 2016, le schéma d’une Belgique à 4 régions, ce parti a fait une légère marche arrière, tout en ne citant même pas la Fédération Wallonie Bruxelles. Jean-Luc Crucke, un porte-parole du courant régionaliste, expliquait dans La Libre que ce n’était que partie remise et que, d’ailleurs, le schéma des 4 Régions proposé par le MR était « ce qui sied le mieux à nos alliés flamands ».

Vous avez dit « Communauté Wallonie-Bruxelles » ?

Malgré nombre d’éléments partagés en commun, personne ne nie les identités spécifiques des deux Régions.
C’est d’ailleurs le FDF qui fut le premier à proposer de rebaptiser la Communauté française en « Wallonie-Bruxelles » : dès septembre 1981, le sénateur André Lagasse déposait au Conseil de la Communauté française une proposition de décret intitulée « Proposition de décret portant constitution des Régions au sein de la Communauté Wallonie-Bruxelles ». Le 1er article stipulait :
« La Communauté Wallonie-Bruxelles se compose de deux Régions : la Wallonie et Bruxelles ». Mais aucune majorité ne se dégagea au Conseil pour voter cette proposition.

Le socle et les fantasmes

Le consensus majoritaire considère que les Wallons non germanophones et les Bruxellois partagent un patrimoine commun, qui s’illustre par un socle de trois compétences majeures exercées de concert au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles : la culture, l’enseignement et l’audiovisuel. Et c’est ce socle que certains, principalement en Wallonie, mais aussi, minoritairement à Bruxelles, voudraient dynamiter au nom de mobiles qui ressortissent davantage du fantasme que de l’analyse rationnelle, voire historique ou politique.
Passons en revue les principaux de ces fantasmes.

« Bruxelles a décidé »

Malgré une présence wallonne historique et significative à Bruxelles, de nombreux Wallons de toutes orientations politiques ont nourri et continuent à nourrir envers Bruxelles un sentiment de circonspection, voire d’allergie qui n’est pas sans rappeler celui de nombreux citoyens des pays de l’Union européenne envers « Bruxelles », entendue au sens d’un lieu de pouvoir lointain et bureaucratique. Il fut même des époques où aucun Bruxellois ne figurait dans le gouvernement belge et où les décisions étaient prises exclusivement par des ministres flamands et wallons, navetteurs quotidiens, mais imputées à « Bruxelles », origine de tous les maux. Les Bruxellois ont aussi été accusés de conservatisme unitariste, et d’être par ailleurs méprisants envers les Wallons.

Les faits contredisent cette lubie.

La Fédération Wallonie-Bruxelles dispose d’un Parlement composé de 75 élus wallons et de 19 élus bruxellois, soit un rapport de 80/20. En d’autres termes, les Wallons sont largement dominants et l’on comprend mal qu’ils se sentent mal servis par cette institution.

Passons en revue l’origine des ministres qui ont eu la culture et l’enseignement dans leurs attributions.

Depuis la création des « ministères de la Culture », de 1958 à 2017, sur les 27 titulaires du poste, 9 ont été bruxellois. Quant au poste de ministre de l’Education, depuis 1968, date de la séparation de fonctions autonomes par Communauté, 25 Wallons l’occupèrent, pour seulement 2 Bruxellois !
Quant au sentiment prétendument unitariste des Bruxellois, on rappellera que le FDF, porté sur les fonts baptismaux par les 4 mouvements wallons, devint rapidement le principal parti bruxellois, et fut le premier à défendre à Bruxelles le schéma fédéral. S’il n’occupe plus la première place aujourd’hui, ses principaux concurrents sont devenus fédéralistes.
On ajoutera que Bruxelles est la ville au monde qui compte le plus grand nombre de Wallons d’origine ; une osmose naturelle existe, renforcée par le courant permanent de Bruxellois qui choisissent de s’installer en Wallonie.

Bruxelles, porte ouverte sur l’Europe et le monde

Les Flamands ont bien compris l’importance de Bruxelles comme vitrine et porte d’accès à l’Europe et au monde. De leur côté, les Francophones avaient toutes les raisons du monde pour faire de Bruxelles la capitale de la Communauté française. Les 3 millions et demi de Wallons ont ainsi un accès au monde que beaucoup de régions européennes leur envient, tout en tâchant d’y ouvrir des représentations.
Vraiment, l’intérêt de la Wallonie n’est pas de se recroqueviller sur elle-même, sorte de Mongolie extérieure, coincée entre le monde français et le monde germanique.

La Fédération Wallonie-Bruxelles, accès royal à la Francophonie

Songeons également à la scène internationale : depuis 1987, la Francophonie a accordé à la Fédération Wallonie-Bruxelles un statut à part entière, distinct de l’Etat belge. Aux sommets des chefs d’Etat et de gouvernement, la Communauté française siège à la lettre « C », et l’Etat belge à la lettre « B ». Ce statut est exceptionnel et les provinces canadiennes l’envient. Mais que survienne le démembrement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, il ne faudra pas attendre des instances de la Francophonie qu’elles accordent le même statut à la Wallonie et à la Commission communautaire française. Le choix sera tout tracé : retour de toutes les compétences à la représentation de l’autorité fédérale.

Dans la Fédération Wallonie-Bruxelles, les Wallons sont chez eux

Non seulement les Wallons détiennent la majorité de contrôle au sein de la Fédération Wallonie-Bruxelles, mais l’autonomie constitutive permet une composition du gouvernement qui reflète et associe les sensibilités régionales.
Comme Daniel Ducarme et Didier Reynders (dans sa période « communautariste ») le préconisaient, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles peut être composé de tous les ministres francophones des deux Régions.

L’avis des experts et des politiques

Les arguments rationnels visant à contrer les tendances régionalistes ont émané des économistes comme des juristes. Faute de place on ne mentionnera ici que les conclusions de feu le Pr. Deschamps, de l’Université de Namur, économiste reconnu, de l’économiste Jean-François Thisse, des constitutionnalistes Francis Delperée et Hugues Dumont et de bien d’autres.
Du côté des politiques, on rappellera la réaction de Joëlle Milquet, alors ministre de l’Enseignement, aux sorties régionalistes des députés wallons du MR, et pour qui la scission de la Fédération Wallonie-Bruxelles était « un suicide de l’unité francophone et un cadeau dangereux à la N-VA »

(2). On observera avec attention l’attitude du CDH devant les prurits régionalistes de son nouvel allié au sein de l’attelage gouvernemental wallon.

Culture : les acteurs du terrain s’expriment

C’est parce qu’ils étaient conscients des dangers pour les politiques culturelles que des acteurs du terrain ont signé il y a juste un an dans La Libre une carte blanche mettant le monde politique en garde contre les tentatives de division (voir l’encadré reproduit dans notre revue). Ils ont été rejoints dans cette démarche par des représentants attitrés du monde de l’enseignement.

Préparer 2019

Si l’on veut prendre le temps de réfléchir un instant, on constate que ce qui unit les Wallons et les Bruxellois est plus important que ce qui les distingue ; et que ce qui les distingue n’est pas nécessairement lié à l’appartenance à l’une ou l’autre Région. Entre les villages de la province du Luxembourg, le Brabant wallon et les grandes villes industrielles, quelles sont les spécificités à ce point essentielles qu’il faille exiger des diplômes différents, scinder la RTBF ou instaurer des aides aux écrivains sur d’autres critères que pour les Bruxellois ?
Mais il faut aller au-delà de ce constat portant sur les seules compétences actuelles de la Communauté française. Il faut anticiper le nouveau dialogue communautaire qui s’annonce à partir de 2019. Face à l’Etat flamand en gestation, les francophones ne peuvent avoir comme projet de se disperser en un « archipel » d’entités d’opérette.

Nous terminons cet éditorial par un extrait du Manifeste que la Ligue publiait il y a trois ans :

« Tout impose de maintenir une solidarité étroite entre Bruxelles et la Wallonie, qui traduit la convergence de leurs intérêts et leur communauté de destin.

Solidarité politique : seule l’union des Bruxellois et des Wallons peut leur permettre de traiter sur pied d’égalité avec la Flandre.

Solidarité culturelle : parce qu’ils ont en partage la langue et la culture françaises.

Solidarité économique et financière : Bruxelles est un centre d’activités scientifiques, économiques et de formation et une vitrine internationale pour la Wallonie. La Wallonie développe des pôles de compétitivité de niveau mondial et dispose d’un patrimoine culturel, naturel et touristique unanimement reconnu. Cette solidarité s’impose dans tous les scénarios du futur.  »

Charles-Etienne Lagasse

1  La Libre Belgique, 9 septembre 2016

2  http : //milquet.cfwb.be/gw_presse