Editorial. Prendre ses désirs pour des réalités / n’a jamais rien arrangé.

Revenons une décennie en arrière, en 2007, le 24 mars pour être plus précis. Le journal Le Soir titrait : « Le face-à-face Nord- Sud, Belgique encore ! 98 % de franco- phones et 93 % de Flamands souhaitent le maintien de la Belgique ». Le contenu des articles écrits en partenariat avec des jour- nalistes du Standaard se révélait être tout aussi lénifi ant. Etonnant de la part de journa- listes de cet hebdomadaire dont la première page était, jusqu’il y a peu, décorée des lettres A.V.V.K., abréviation de l’expression nordiste « Tout pour la Flandre, la Flandre pour le Christ ». C’était ainsi que démarrait un matraquage qui devait durer pas moins de quatre semaines durant lesquelles ces grands quotidiens nous donnèrent les résul- tats d’une enquête commune. N’insistons pas sur le contenu de celle-ci. Nous ne sommes pas à même de vérifi er les aspects scientifi ques de cette démarche sociologique. Ce qui, en revanche, ne peut être nié, c’est que cette campagne du Soir suivait les cinq résolutions du Parlement fl amand pour une réforme de l’Etat votées en mars 2003 et précédait la plus longue crise politique non seulement de l’histoire belge mais aussi européenne, celle des années 2010/2011 ; elle avait, on s’en rappelle tous, duré pas moins de… 541 jours. Elle devait se clôturer par la sixième réforme de l’État, un pas supplémentaire vers le démantèle- ment de l’Etat belge. Il était dès lors évident que les Flamands souhaitaient le maintien de la Belgique mais à leurs conditions et à leur service. Et surtout, un État de moins en moins solidaire, voire plus du tout ! La leçon aurait dû porter, mais non ! Malheureusement, on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif, nous dit le proverbe. Mme Béatrice Delvaux devait récidiver dans son journal le 16 mars 2017. Dans un éditorial (heureusement écarté de la pre- mière page du quotidien), elle nous assénait que la fracture belge restait identitaire, mais plus entre francophones et fl amands ! Nombreux ont dû être les lecteurs à avoir bu leur café de travers en lisant leur gazette au petit déjeuner. A en croire l’éditorialiste en chef du Soir, la paix communautaire devrait régner sur l’ensemble du territoire belge. On est pourtant loin du compte. La démocratie ne règne toujours pas dans la commune à facilités qu’est Linkebeek. Liesbeth Homans, la ministre de l’Intérieur de la Région fl amande, refuse toujours de nom- mer un bourgmestre dans cette commune. Notre ami Wallon vigilant en parle dans les colonnes de ce journal. Bart De Wever – qu’il n’est plus utile de présenter si ce n’est pour rappeler que c’est l’homme politique le plus puissant de Flandre – s’est fendu d’un nouvel ouvrage reprenant ses idées en matière institutionnelle. Son objectif est dans un premier temps d’uti- liser la place prépondérante de la Flandre au niveau du gouvernement fédéral pour mener une politique socio-économique qui poussera les partis francophones à quémander une nouvelle réforme de l’Etat. En d’autres mots, il veut les inciter à venir lui manger dans la main. Si, après cela, Mme Delvaux ne voit plus de fracture nord/sud, qu’est-ce qui pour- rait lui ouvrir les yeux ? Apparemment pas davantage la tribune offerte dans son jour- nal à Johan Van den Driessche, le chef de groupe N-VA au Parlement bruxellois, le jour de la fête de l’Iris. Celui-ci y prônait, entre autres choses, une scission de la sécurité sociale avec le choix pour chaque Bruxellois de choisir entre le système fl a- mand et le système… wallon ! La région centrale serait de plus cogérée par les deux autres Régions. Dans les discours pro- noncés à l’occasion de cette fête, les sug- gestions de cette personne furent consi- dérées comme une véritable provocation. Charles Picqué, le président du Parlement bruxellois, ne manqua pas d’insister sur le fait qu’un tel programme ne pouvait que susciter la résistance bruxelloise. Le plan de démantèlement du Musée de l’Armée sis sur le site du Cinquantenaire, élaboré par l’ancienne secrétaire d’Etat Elke Sleurs, ne semble pas non plus perturber plus que cela notre chère éditorialiste en chef du Soir. Il n’y aurait, aux dires du ministre N-VA de la Défense, Steven Vandeputte, plus assez de place à Bruxelles pour entre- poser les collections. Iraient-elles alors en Wallonie, la plus grande des trois Régions du pays ? Que nenni, vous voulez rire ou quoi ? ! Selon Patrick Dessy, un représentant syndical de l’armée, le ministre précité pense « à Coxyde pour les avions et à Brasschaat pour les collections d’artilleries ». Au rythme où vont les choses, on pourra bientôt dire adieu à ce joyau muséal.

 

Il n’est pas utile de revenir sur le problème du survol de Bruxelles. Tout a été dit et écrit sur ce sujet. Les Bruxellois sont, dans ce dossier comme dans bien d’autres, les dindons de la farce. Ils sont traités comme les vaches qui broutent l’herbe dans les prés du Brabant flamand. On peut les survoler comme des ruminants ! Aucune ville, aucune capitale au monde n’est, à cet égard, aussi mal traitée. Non, à la lumière de tout ce qui précède – et la liste des exemples donnés est loin d’être exhaustive –, les pro­pos de Béatrice Delvaux sont inacceptables et ne relèvent que de l’incompétence, voire de la mauvaise foi. Bien malin qui sait vers où ce pays va. Il est, en tout état de cause, difficile de lui prédire un avenir radieux. Que cette journaliste le veuille ou non, la fracture identitaire reste non seulement une réalité mais de plus, elle s’aggrave. A Bruxelles comme partout ailleurs, se voiler la face ou prendre ses désirs pour des réalités ne ren­dra la chute que plus difficile à supporter !

Jean-Luc Robert