Editorial. Traiter les Wallons de « mafieux » est inacceptable

Les deux mots les plus utilisés par les journaux sont deux noms propres : « Trump » et « Publifin ». On nous les sert à toutes les sauces et cela en devient presque lassant. Que le nouveau président des Etats-Unis soit un type dangereux et que ses premières décisions soient à ce point idiotes qu’elles en dépassent l’entendement, ce n’est pas nous qui dirons le contraire.

L’intercommunale liégeoise qui a permis de rémunérer quantité de responsables politiques de presque tous les partis sans prestations aucunes est l’exemple type de la mauvaise gouvernance qu’il importe d’éradiquer dans les plus brefs délais. Un grand quotidien francophone s’est permis de demander l’analyse d’un politologue, François Gemenne pour ne pas le citer, sur la gestion de Publifin. Le point de vue de ce ‘spécialiste’ des flux migratoires liés aux changements climatiques peut se résumer comme suit : il s’agirait de l’action d’une bande de mafieux et en disant cela, il ris­querait sa vie ! Tenant à sa vie, il n’aurait, soi-disant, pas avantage à se promener à pied sur le parking de Cointe…

Trop peu nuancés, de tels propos ne méri­teraient pas d’être relevés si ce n’est que tant la presse flamande que de nombreux hommes politiques du nord du pays n’ont pas manqué de se transformer en caisse de résonance de ce monsieur. Ils n’y sont bien évidemment pas allés avec le dos de la cuillère, comme on dit. Les Wallons et les Francophones sont tous mis dans le même sac et le sud du pays serait ainsi peuplé de mafieux. Ni plus, ni moins ! Certains, se découvrant sans doute une nouvelle voca­tion de généticien, ont même osé soutenir que cela faisait partie de notre ADN.

Est-il nécessaire de rappeler tant aux Flamands qu’à ce politologue mal inspiré, et contre qui plainte a été déposée en justice, que la mafia a pour méthode des comporte­ments délictueux et ce à des fins illégales ? Le cas de Publifin est très différent. On a assisté, en effet, à un estompement de la norme donnant lieu à enrichissements.

Mettre tous les Wallons et tous les Francophones dans le même sac relève de surcroît de l’insulte. C’est, en effet, faire fi et ignorer tout simplement tant les électeurs que leurs élus qui travaillent avec sérieux, vigueur et dans le souci du bien commun.

Il serait utile de rappeler à ces moralisa­teurs pénibles la célèbre réplique d’Argante à Géronte dans les Fourberies de Scapin : « que ceux qui veulent gloser, doivent bien regarder chez eux, s’il n’y a rien qui cloche ». Le groupe Arco, propriété des coopérateurs de l’ACW, le mouvement ouvrier chrétien flamand, est en liquidation depuis 2011 suite à la débâcle de Dexia dont il était un action­naire important. Il ne manque pas moins de 150 millions d’euros pour indemniser les 800.000 coopérateurs. Ceux-ci, qui avaient touchés d’importants dividendes à l’époque des vaches grasses, réclament, par la voix des ministres CD&V, une indemnisation via les caisses de l’État. Alors que tous les partis francophones ont unanimement condamné les pratiques de Publifin, le CD&V a le toupet de faire de l’indemnisation des coopérateurs précités une affaire de gouvernement. Un tel chantage pour satisfaire une partie de ses électeurs est en contradiction totale avec la plus élémentaire notion d’intérêt général !

Dans une autre affaire, si les Wallons et les Bruxellois se sont peu manifestés, les Flamands ne se sont, quant à eux, guère fait entendre. L’ancien chef de cabinet du ministre des Finances Johan Van Overtveldt, Mathieu Isenbaert, a créé avec un ancien collaborateur du même ministre un cabinet d’avocats spécialisé dans le droit fiscal, et notamment dans les pratiques des mul­tinationales qui ont recouru aux « excess profit rulings », un procédé d’évasion fiscale. Ce mécanisme a été considéré comme une aide d’État illégale par la Commission européenne et la Belgique a été sommée de récupérer 700 millions d’euros auprès de ces entreprises.

Nous ne pousserons pas le bou­chon jusqu’à ouvrir à nouveau le dossier Lernout&Hauspie, une société flamande dont le siège se trouvait à Ypres. Il s’agit certainement de la plus grande escroquerie financière connue en Belgique depuis la Deuxième Guerre mondiale. Ce n’est pas le seul exemple, il y en a bien d’autres. Une frontière linguistique n’arrête pas, en effet, la cupidité et les pratiques douteuses. S’il y a tout lieu d’être honteux de l’affaire Publifin, il est cependant indispensable que tant la Région wallonne que la Région bruxelloise prennent des mesures drastiques pour qu’un aussi mauvais feuilleton ne puisse plus faire les gorges chaudes de ceux qui ne nous veulent pas que du bien.

 

A cet égard, si la création d’une commission spéciale au sein du Parlement wallon en vue de faire toute la lumière sur l’intercommunale liégeoise est certes une avancée positive, une commis­sion d’enquête avec les pouvoirs d’un juge d’instruction est nettement préférable. Et on ne peut qu’espérer que ladite commission étende son champ d’action aux autres intercommunales wallonnes.

La bonne gouvernance doit en tout état de cause revenir au centre des préoccupations de nos partis politiques. Il est des pratiques du passé que les citoyens ne tolèrent plus. Les déboires en France des époux Fillon sont là pour nous le rappeler. Le respect des lois est indissociable de la notion de transparence. Alors qu’un récent sondage montrait une désaffection croissante de la population et de la jeunesse en particulier à l’égard de tous les types d’institutions de toutes natures tant publiques que privées, une droiture de l’ensemble des dirigeants est seule à même de rétablir la confiance !

Jean-Luc Robert