Editorial. Les Francophones vont-ils enfin ouvrir les yeux?

Il y a quelques mois déjà, je tirais la sonnette d’alarme. Les Francophones de ce pays ne se préparent nullement à l’inéluctable. Aucun plan B n’existe au cas où les Flamands déclareraient leur indépendance. On ne peut ce pendant pas dire qu’ils avancent cachés.

La N-VA n’a jamais modifié l’article 1er de ses statuts, lequel stipule que la Flandre opte «pour une république flamande indépendante, membre d’une Union européenne démocratique» (sic). Ce parti est de loin, et même de très loin, le parti le plus puissant en Flandre et c’est lui qui donne le ton, et pas qu’au nord du pays ! La N-VA a pris l’engagement de ne pas exiger, au sein du gouvernement Michel, une nouvelle réforme de l’Etat. On veut bien croire ses dirigeants. Soit, mais quid de l’après Michel ? Quelle attitude les Francophones devront-ils adopter ? On sait que la meilleure stratégie de défense, c’est l’attaque. On n’attaque cependant pas de façon improvisée. Le simple fait de dire «non» a, par le passé, mené les Francophones dans le décor. Après 541 jours de crise, ils ont dû céder à presque toutes les exigences reprises dans le cahier de revendications flamandes, cela sans obtenir grand-chose en échange. La contrepartie de la scission de l’arrondissement de BHV, à savoir la création d’une communauté urbaine, n’est toujours pas concrétisée… Elle n’est d’ailleurs pas prête de l’être.

En attendant la prochaine grande crise communautaire qui surviendra au plus tard avant la formation du prochain gouvernement, le travail de sape orchestré par le mouvement flamand poursuit son bonhomme de chemin. Il est étonnant de constater que même la presse populaire commence à s’en rendre compte. Un hebdomadaire comme «Paris Match», lequel nous gratifie d’habitude de niaiseries sur les toilettes de la reine Mathilde ou les soi-disant générosités de celle-ci pour quelques malheureux triés sur le tas, commence à voir clair.

Son deuxième numéro du mois de mai est on ne peut plus éloquent. A vous d’en juger : «(…) on y découvre qu’en matière de justice, de police, de défense et de renseignement, les Flamands squattent quasiment tous les postes clés ! Dont 11 postes sur 13 rien que dans le domaine de la sécurité publique. Comme par hasard, cette «flamandisation» des bases de l’Etat s’accentue depuis l’arrivée au pouvoir de la N-VA. Il existe une volonté de plus en plus affirmée de faire passer l’intérêt flamand avant tout», écrit le journaliste Frédéric Loore, auteur de l’enquête qui cite ses sources : «avant même l’intérêt national de sécurité, je finis par le croire’, lâche un commissaire de police. Et un officier de liaison de la Police fédérale se rappelle s’être un jour entendu dire de la part d’un ministre du pays dans lequel il officiait : ’Tiens, on parle encore le français chez vous ?». Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’un tel article nous change des habituelles calembredaines de «Paris Match».

L’idée que la Belgique ne fonctionne plus gagne chaque jour davantage les esprits. Des journaux comme «Le Monde», «Le Soir» ou l’hebdomadaire «Le Vif» en font leurs gros titres. Des représentants du monde de l’entreprise en sont même arrivés à se réunir en vue d’avancer des idées pour «Revitaliser ce pays qui laisse l’impression de ne plus fonctionner» (*). Cette paralysie du pays est en partie organisée de façon sournoise par la N-VA en vue d’accélérer le processus séparatiste et de persuader les Francophones les plus nostalgiques d’une Belgique unie qu’il n’y a plus d’autres choix.

Ce n’est pas tout. Il m’est pénible de devoir rappeler une fois encore que cette mauvaise sixième réforme de l’Etat a limité dans le temps les transferts nord-sud. Ceux-ci pouvaient encore durer dix années ; or, les lois en question ont été promulguées en… 2014. Il y a donc quatre ans déjà ! Le compte à rebours tourne et on ne voit aucune mesure structurelle prise en vue d’amortir le choc futur. Non seulement, on n’en voit aucune mais on ne perçoit même pas l’amorce d’une discussion à cet égard. Pire même, certains apprentis sorciers ont pour seule idée la régionalisation de la Fédération Wallonie-Bruxelles, laquelle entraînerait, parmi de nombreuses autres conséquences négatives, une explosion des coûts de fonctionnement. Dans un psaume de la Bible, il était déjà écrit : «Ils ont des yeux et ne voient point» …

Le dernier grand baromètre politique RTL- TVI / Ipsos / Le Soir de mai 2016 prévoit une forte poussée de l’extrême droite nationaliste en Flandre et de l’extrême gauche du PTB en Wallonie, avec une baisse des différents partis au pouvoir au niveau fédéral et dans les entités fédérées. Un tel séisme, s’il devait se réaliser- et il y a peu de raisons de croire le contraire-, accentuerait encore davantage les antagonismes nord/sud. Avec et même sans le travail de sape de la N-VA, la Belgique deviendra tout simplement ingouvernable.

La Ligue Wallonne et Francophone de la Région de Bruxelles appelle dès lors les différents partis politiques francophones à mettre leurs querelles entre parenthèses et à préparer ensemble l’avenir avec toutes les forces vives des deux Régions, que celles-ci soient économiques, sociales, associatives et académiques. A défaut de quoi, l’ultime septième réforme de l’Etat, tant voulue au nord du pays, assombrira pour longtemps notre avenir et celui de nos enfants !

 

Jean-Luc Robert

 

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