Editorial mai 2015 et 4M7 décembre 2014

 

 

Éditorial

 

Les Francophones tireront-ils des leçons de l’histoire récente ?

 

Raymond Queneau avait clairement raison lorsqu’il qualifiait l’histoire de science du malheur des hommes. Ceux-ci sont-ils capables d’en tirer la moindre des leçons ? Non ! Nulle nécessité de remonter loin dans le temps pour illustrer cette assertion : notre histoire récente le démontre à suffisance…

 

Inutile de remonter loin dans le temps. Revenons seulement en 1999, année funeste pour les Francophones. Début mars de cette année-là, on parle davantage, dans nos médias, de poulets et de dioxine que de communautaire. Un vote du Parlement flamand va cependant, pour longtemps, changer la donne. Le 3 mars, l’assemblée flamande approuve cinq résolutions reprenant les grandes lignes d’une future réforme de l’Etat. L’unanimité n’est point atteinte. Le député UF, Christian Van Eycken, vote contre et les verts flamands préfèrent s’abstenir. Quelques parlementaires – pas très nombreux, faut-il le souligner – marquent des réticences par rapport à certains articles portant atteinte à la solidarité interpersonnelle…

 

Ce jour de vote clôturait « en beauté » un travail long de trois années de discussions. En d’autres mots, 33 séances d’auditions de tout ce que la Flandre comptait de forces vives, sociales, économiques, administratives et politiques ; 155 experts entendus lors de 80 à 90 réunions de commissions. Du jamais vu dans aucune assemblée parlementaire francophone !

 

Ce programme institutionnel se révéla, à la lecture, pour le moins décoiffant. Soins de santé, allocations familiales, politique de l’emploi, politique scientifique, télécoms, mobilité, rail, économie, énergie, politique agricole, commerce extérieur, impôt des personnes physiques, soit autant de domaines où, en vertu du principe de subsidiarité, le fédéral ne devait plus s’occuper que de ce que les Communautés et Régions ne peuvent gérer elles-mêmes… Un vrai plan de bataille pour une Belgique confédérale articulée autour de deux Etats : l’un flamand et l’autre wallon.

 

Si le vote du Parlement flamand eut un retentissement considérable en Flandre, il n’est pas certain en revanche que les Francophones en perçurent la portée réelle. Ces derniers balayèrent d’un revers de la main cette copie à relents confédéralistes, oeuvre d’un parlement régional qui outrepassait ses compétences. Les Parlements de la Communauté française comme de la Région wallonne ont certes répondu par une fin de non-recevoir sous la forme de deux brèves résolutions, pas plus longues qu’une feuille DIN A4 et adoptées, sans aucun débat, à l’unanimité. De Bruxelles, le silence radio prévalut. La stratégie était simple, il suffirait de dire non !

 

Après 541 jours de crise en 2010 et 2011, les discussions en vue d’une sixième réforme de l’Etat débutèrent. Les Francophones ne

présentèrent qu’une seule revendication en contrepartie de la demande de scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde, à savoir l’élargissement de Bruxelles. Elle fut d’emblée repoussée avec dédain et déclarée « onbespreekbaar ». Les Wallons et les Bruxellois furent contraints de naviguer à vue, sans aucune feuille de route. Rapidement, les observateurs perçurent les faiblesses de la stratégie. En 2011, l’hebdomadaire Le Vif titrait tardivement « 1999, l’an I de l’aveuglement francophone » !

 

La sixième réforme de l’Etat voit une partie significative des exigences flamandes gravées dans le marbre constitutionnel. Consolation pour les Francophones, le refinancement de la Région bruxelloise est un fait acquis. L’avenir dira cependant si celui-ci ne sera pas trop entamé par la gestion des nouvelles compétences…

Au gouvernement dit « papillon » succède la coalition dite « suédoise » dans laquelle les Francophones sont représentés par le seul MR. Tous les partis flamands de la majorité jurent la main sur le coeur que pendant cette législature, il n’y aura pas de nouvelle réforme de l’Etat. Comme ils doivent mettre en oeuvre le transfert des compétences héritées de la sixième réforme, on veut bien à la limite les croire. Mais quid d’un futur pas si lointain que cela ? L’engagement flamand de ne plus réformer l’Etat ne vaut que pour cette législature-ci. On ne parle pas de la suivante et tout porte à croire que les partis flamands, N-VA en tête, ne s’arrêteront en si bon chemin.

Le récent exercice budgétaire qui transfère la charge d’économies à réaliser du fédéral vers les Régions ne suscite aucun optimisme. Entièrement revue lors de la sixième réforme de l’Etat, la loi spéciale de financement des Communautés et Régions est à tout le moins explosive. Contrairement aux dires de l’ancien Premier ministre Elio Di Rupo qui se targuait d’avoir stabilisé le pays, celui-ci n’a jamais été aussi instable. Des divergences d’interprétation subsistent quant à la méthode de calcul des dotations, alimentées à concurrence d’un quart du rendement de l’impôt des personnes physiques. D’où les conflits opposant Paul Magnette à Charles Michel, le monde politique flamand étant au balcon pour compter les coups. Les déclarations à répétition de leaders de la N-VA nous permettent déjà d’entrevoir la prochaine revendication flamande, à savoir une complète autonomie fiscale…

Les Francophones ne doivent plus répéter les erreurs du passé : ils doivent se préparer à l’étape suivante. Les invectives ne passionnent pas la population qui est en droit d’attendre autre chose de ses élus. On sait désormais d’expérience qu’une crise de 541 jours n’effraye pas les partis flamands. Or, on ne peut tolérer une inactivité gouvernementale d’une telle durée, les conséquences étant trop lourdes à supporter. Il est temps pour les partis qui nous représentent d’élaborer ensemble une stratégie forte, comme les Flamands l’ont fait en 1999. L’histoire ne se répète pas toujours, elle bégaie, mais encore faut-il tirer les leçons du passé !

 

Jean-Luc Robert

Membre du conseil d’administration

LFWRB

4M7 décembre 2014:

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