Editorial mars 2014

 

         Une étrange euphorie semble s’être emparée de nos dirigeants francophones : ils ont acheté un nouveau sursis en consentant à la sixième réforme de l’État, et notre situation économique est, paraît-il, meilleure que celle des pays voisins.

         Ces illusions dangereuses doivent être dissipées

         Illusion économique d’abord, car les indicateurs brandis à tour de bras sont des moyennes se rapportant au Royaume. Nos gouvernants se gardent bien d’afficher les résultats des Régions wallonne et bruxelloise qui devraient leur importer en premier lieu, puisque c’est là-dessus qu’ils auront des comptes à rendre en mai : avec un taux de chômage de plus de 14% en Wallonie et de plus de 20% à Bruxelles, notre situation n’est pas meilleure que celle des régions et pays voisins. Au contraire, elle est pire !

         Illusion quant à la réforme de l’État, (qu’ils disent n’avoir pas voulue et dont les citoyens francophones peinent à en percevoir l’intérêt). Son financement, qui n’est pas assuré au-delà de la période transitoire de dix ans, menace déjà les politiques de santé et de bien-être de nos Régions. En effet, seuls 85% des moyens qui y étaient affectés seront transférés : l’État fédéral réalise ainsi de manière sournoise et asociale une partie de son programme d’assainissement budgétaire.

         La scission de l’arrondissement électoral de B.H.V. a été concédée sans élargissement de la Région bruxelloise, malgré l’engagement unanime des partis francophones. D’autre part, l’exercice de la démocratie et des droits linguistiques de la majorité dans les six communes « à facilités » reste suspendu à des procédures juridictionnelles dont l’issue est aléatoire. Quant à la réforme de l’arrondissement judiciaire, elle se solde finalement par des cadres linguistiques défavorables aux magistrats et personnels francophones. Enfin, l’inanité de la communauté métropolitaine, –dont on se demande d’ailleurs si elle sera jamais installée–, est démontrée par le projet d’élargissement du périphérique (« ring »), décidé sans véritable concertation par le gouvernement flamand.

Tout est « communautaire »

         L’apaisement vanté est-il au rendez-vous ? Et surtout, durera-t-il ? L’expérience apprend qu’après chaque dévolution de compétences aux Régions et Communautés, le contentieux entre les deux nationalités qui composent la Belgique se déplace en se concentrant sur les enjeux restés fédéraux. La flamandisation du corps des officiers généraux, l’intégration à marche forcée de l’armée dans celle des Pays-Bas, le dossier du remplacement des avions de combat et la menace sur la base aérienne de Florennes en sont une indication, malgré le récent sursaut des députés francophones qui ont imposé une visite de la Commission de la Défense de la Chambre à sa consœur de l’Assemblée nationale de Paris.

         Les désaccords entre Flamands et Wallons sur la politique extérieure ont, il est vrai, plus d’un siècle. Dans un contexte certes différent, Jules DESTRÉE interpellait déjà en février 1913 sur la dangereuse exposition de la Wallonie à l’invasion (1). Les récentes interventions de la N-VA contre la participation de la Belgique à l’Organisation Internationale de la Francophonie et un éventuel soutien à l’opération militaire en Centrafrique sonnent à nos oreilles comme l’écho jamais affaibli du « Los van Frankrijk » vociféré dans les années ’20 et ’30.

La montée des périls

         En désignant d’emblée comme son adversaire principal un parti qui n’est pas son concurrent électoral, Bart de Wever annonce la couleur : dans un pays qui juxtapose deux sociétés distinctes, il s’agira d’imposer, sans état d’âme, le modèle néolibéral qui a la faveur du peuple le plus nombreux, sous la menace d’un « confédéralisme » qui conduit à la dislocation de l’État. Les faibles protestations émises lorsque la N-VA a dévoilé son programme institutionnel ne doivent pas faire illusion : les partis traditionnels flamands ne lui opposeront aucune résistance sérieuse.

         Au contraire, Stefaan de Clercq (CD&V) exprime sa nostalgie du cartel avec la N-VA, la nationalisme, dit-il, faisant partie de l’ADN (sic) des démocrates-chrétiens (flamands). D’autres assurent que « cette fois » il faut un gouvernement fédéral qui s’appuie sur une majorité flamande à la Chambre, avec un Premier Ministre flamand, même si personne ne paraît candidat. Or, les sondages indiquent un renforcement de la NV-A par rapport aux élections législatives de 2010, (elle passerait de 28 à 32%). D’ailleurs, l’opinion flamande approuve ses positions sur la scission de la Sécurité Sociale ainsi que sur la mise sous tutelle de Bruxelles, dont les habitants seraient sommés de choisir entre deux nationalités, la flamande ou la francophone. Ce dernier point peut étonner : il s’agit d’un simple rappel du programme constant du mouvement flamand et la justification principale de la préférence donnée au confédéralisme sur l’indépendance (de la Flandre) : il faut imaginer un montage institutionnel qui permette à la Flandre de ne pas lâcher Bruxelles.

         Dès lors que la date des élections régionales et fédérales coïncide cette fois, et que la formation du gouvernement flamand (probablement sur le modèle N-VA, CD&V, Open VLD) précèdera probablement celle du gouvernement fédéral, une nouvelle crise majeure du régime est prévisible… Entre temps, certains anciens « demandeurs de rien » ont découvert quelque chose à revendiquer : la création par l’État fédéral d’un nouveau réseau d’enseignement bilingue à Bruxelles. Les auteurs de cette proposition farfelue semblent avoir choisi pour modèle des relations entre francophones et Flamands la définition étrange de l’amour, formulée naguère par Jacques LACAN : « donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »…

Conclusions

         Face à une consolidation à la hausse de la NV-A en Flandre, dans le Sud, la dispersion des intentions de vote des francophones, l’affaiblissement du Parti socialiste et la montée en force de partis radicaux, tant à gauche qu’à droite, montrent le désarroi profond d’une opinion publique qui n’est pas dupe de l’optimisme affiché par les princes qui nous gouvernent.

         « Jusqu’ici tout va bien » se dit le fou tombé par la fenêtre, qui voit défiler les étages… Bien fou, en effet, celui qui croit que la Flandre continuera à accepter des transferts financiers de 3,5 milliards d’Euros par an, en même temps qu’un modèle d’État social qui n’est pas le sien…

         Bien fou aussi, celui qui croit que la Wallonie autonome pourrait s’en sortir seule : quels que soient les mérites des plans MARSHALL ou autres qu’elle a concoctés, le rythme de son redressement n’est pas accordé à celui des impatiences flamandes.

         Bien fou encore, celui qui croit que Bruxelles, enclavée et sans profondeur stratégique, pourrait réduire sa fracture sociale et répondre au défi démographique, en matière d’enseignement, d’emploi et de logement, dans le cadre illusoire d’un statut de « Ville Libre » ou de capitale européenne, tout en préservant son autonomie et son identité culturelle française.

         Qui, dans le microcosme politico-médiatique, tiendra enfin un discours de vérité, sans précautions ni faux-semblants ?

         Il n’est pas d’autre avenir que dans une union étroite entre la Région de Bruxelles (élargie aux communes de la périphérie où les francophones sont majoritaires) et la Wallonie, sous la forme d’un État commun, largement régionalisé pour respecter la personnalité de ses composantes, et qui sera libre de développer et d’approfondir ses liens naturels avec la France.

(1) Paul Delforge, la Wallonie et la Première Guerre Mondiale, Institut Destrée, Namur, 2008, page7.

SOMMAIRE

(pour le contenu, nous consulter)

POLITIQUE

Crèches en danger, SOS crèches ?

Alain MAHIAT

Les francophones de Flandre privés de représentant à la Commission Nationale du Pacte Culturel

Europe, francophonie, Bruxelles

Résumé établi sur base de notes de J-F. GOOSSE

Un ring élargi, une décision rétrograde (suite)

Source : Diagnostic. Décembre 2013

CULTURE & LITTÉRATURE

Avril 1814. Abdication de Napoléon

Lu pour vous :

Au gré du jour, au gré du vent…

Journal 2011-2012 de France BASTIA

MAROUCHA

                                             Dans ce numéro,

                                       le supplément

                            France Wallonie-Bruxelles

                                  mars 2014.